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Article · Métiers de l’image

1826,
la première panique

Un homme laisse une plaque d’étain exposée des heures — peut-être des jours. Il ne cherche pas à inventer la photographie : il cherche à ne plus avoir à graver.

14 septembre 2026 · Article · 7 min de lecture

En 1826, dans une maison de Saint-Loup-de-Varennes, près de Chalon-sur-Saône, Nicéphore Niépce pose une plaque d’étain poli au fond d’une chambre noire, à la fenêtre du premier étage de son atelier. La plaque est enduite de bitume de Judée. Il attend. Puis il dépouille la plaque dans un bain de solvant à l’essence de lavande, et une image reste.

Il appelle ça l’héliographie : l’écriture par le soleil.

On raconte cette histoire comme la naissance de la photographie. Elle l’est. Mais ce n’est pas ce que Niépce cherchait. Ce qu’il voulait depuis des années, c’était copier des gravures sans les graver : poser une estampe huilée sur une plaque sensibilisée, laisser le soleil travailler, et obtenir une reproduction sans qu’aucune main ne repasse le trait.

Autrement dit : il ne cherchait pas à faire des images. Il cherchait à ne plus refaire le geste. C’est un problème d’imprimeur, pas un problème d’artiste.

Un banc de reproduction en bois : chambre grand format, plateau vitré, deux lampes de part et d’autre.
Le même problème, un siècle plus tard : un banc de reproduction. On rephotographie une image pour la reproduire — c’est l’idée de Niépce, devenue meuble d’atelier.

Une date dont on discute encore

Le titre de cet article dit 1826. C’est la date qu’on retient. Ce n’est probablement pas la bonne.

Le Point de vue du Gras — la vue prise depuis sa fenêtre — a longtemps été daté de 1826. En 1967, Harmant et Marillier, en relisant la correspondance de Niépce, ont avancé 1827. Jean-Louis Marignier a resserré l’estimation : entre le 5 et le 17 juin 1827, autour du solstice.

La durée de pose est discutée elle aussi. On a longtemps dit une journée entière, parce que sur la plaque le soleil éclaire les deux façades opposées de la cour : il a donc tourné pendant la prise de vue. La BnF s’en tient aujourd’hui encore à « plusieurs heures ». Dans les années 1990, Jean-Louis Marignier a refait le procédé de bout en bout et conclu à plusieurs jours. Le débat n’est pas tranché.

C’est pour cette raison que le bicentenaire officiel de la photographie ne dure pas un an mais deux, du 1er septembre 2026 au 30 septembre 2027 : on célèbre une invention dont on ne sait pas dater l’acte fondateur à un an près. La plaque, elle, est conservée à Austin, au Texas, dans un conteneur sous hélium. Elle reviendra à Chalon-sur-Saône d’avril à juin 2027.

Le premier document de l’histoire de l’image fixée est donc un document dont on discute encore la date et la durée. Il y a pire leçon d’humilité pour un métier qui vit de traçabilité.

La panique, treize ans plus tard

Niépce meurt en juillet 1833, associé à Daguerre depuis 1829. En août 1839, Arago présente le daguerréotype devant l’Académie des sciences, et la France en fait cadeau au monde — sauf en Angleterre, où Daguerre avait pris soin de faire secrètement breveter le procédé.

La panique est immédiate, et elle ne touche pas « les peintres » en général : elle touche des métiers précis. Les miniaturistes, ceux qui faisaient le portrait au format médaillon, voient leur activité décliner jusqu’à la quasi-disparition de la miniature sur ivoire — certains se reconvertissent en photographes et colorient leurs daguerréotypes pour leur donner l’air de ce qu’ils faisaient avant. Les copistes, les portraitistes de province et les graveurs de reproduction encaissent le même choc.

On prête à Paul Delaroche cette phrase : « À dater de ce jour, la peinture est morte. » Elle est rapportée bien plus tard par Gaston Tissandier, et l’historien Stephen Bann la conteste — il n’existe, écrit-il, pas de phrase plus ressassée ni plus fallacieuse. Elle circule pourtant depuis bientôt deux siècles, ce qui dit déjà quelque chose : ce n’est pas la peinture qui est morte, c’est la formule qui était trop belle pour ne pas survivre.

Ce que l’histoire courte oublie

Voici le détail que le récit rapide passe toujours : pendant une quarantaine d’années, on n’a pas su imprimer une photographie.

Une presse typographique imprime du noir ou du blanc, pas des gris. Pour publier une photographie dans un journal ou dans un livre, il fallait la faire regraver — par un graveur, à la main, qui traduisait les valeurs en tailles et en hachures. La photographie n’a pas tué les graveurs : pendant deux générations, elle les a fait vivre. Elle leur a même donné un métier neuf, celui de traduire une image continue en trait.

Ce qui les a déplacés, c’est la trame. La similigravure : un brevet de Charles-Guillaume Petit en 1878, le mot et la première publication tramée dans L’Illustration en 1880, la phototypogravure de Meisenbach en 1884, une généralisation dans les années 1890. Un écran découpe l’image en points de tailles variables, et la presse sait enfin imprimer un dégradé.

De ce déplacement-là est né tout ce qui suit — la photogravure, la sélection des couleurs, le montage sur film, la chromie, le prépresse. Le métier de Jules Varech. Celui-là même qu’un workflow automatisé est en train de ramener à une case à cocher.

Cinq panneaux : la presse à bras, la machine à écrire, l’atelier offset, le poste informatique, la création assistée par IA.
Chaque déplacement a fait naître le métier que le suivant viendra déplacer.

Ce que ça ne prouve pas

On tire volontiers de cette histoire une consolation : vous voyez, le métier ne disparaît pas, il se déplace. C’est vrai. C’est insuffisant.

Entre 1839 et les années 1890, des ateliers ont fermé. Des gens ont terminé leur vie professionnelle sans retrouver l’équivalent de ce qu’ils avaient appris. Le métier s’est déplacé ; les personnes, pas toujours.

Ce qui a traversé, ce n’est pas l’outil. C’est ce qui avait été transmis. Le graveur qui savait lire une valeur a pu apprendre la trame. Celui qui savait seulement tenir un burin est resté sur le quai.

La question n’est donc pas de savoir si l’automatisation va remplacer votre métier. Elle est de savoir ce que, dans votre métier, vous seriez capable d’expliquer à quelqu’un d’autre. C’est ce qui survit aux changements d’outil. C’est même, à peu près, la seule chose qui y survive.

Sources. La datation de 1827 est établie par Harmant et Marillier (1967) à partir de la correspondance de Niépce, puis précisée par les travaux de Jean-Louis Marignier, qui a également reconstitué le procédé et revu la durée de pose. Le programme officiel du bicentenaire court du 1er septembre 2026 au 30 septembre 2027. La plaque originale est conservée au Harry Ransom Center de l’université du Texas à Austin. Voir la notice de la BnF et le musée Nicéphore Niépce, à Chalon-sur-Saône. La citation prêtée à Delaroche est rapportée par Gaston Tissandier et contestée par Stephen Bann. Les dates de la similigravure suivent le brevet Petit (1878), la première publication tramée de L’Illustration (1880) et Meisenbach (1884).

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